1990
NAISSANCE

fleche
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À leur sortie de l’école secondaire, poussés par le désir de jouer, François Hurtubise et Sarto Gendron développent plusieurs projets avec le Théâtre de l’École Buissonnière (TEB Théâtre). Ils font ainsi la connaissance de Pierre-Yves Bernard, avec qui ils créent Le Rock du grand méchant loup, spectacle fondateur du Théâtre Bluff en 1990, compagnie de théâtre de création pour adolescents.

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Lavallois d’origine, François Hurtubise approche la ville de Laval qui accueille la compagnie à bras ouverts. Se partageant les tâches administratives au mieux de leurs connaissances, les trois membres fondateurs mettent sur pied leurs premiers spectacles dans des conditions difficiles. Les moyens financiers et techniques sont réduits, influençant les choix artistiques.

La rareté des lieux de diffusion amène la création du festival Rencontre théâtre Ados, véritable vitrine offrant de la visibilité aux pièces pour adolescents.

François Hurtubise quitte le Théâtre Bluff en 1996. Il est maintenant diffuseur de spectacles à la Maison des Arts de Laval.

François Hurtubise nous parle de la naissance du Théâtre Bluff
– Il est coordonnateur de la Maison des arts de Laval et est
cofondateur du Théâtre Bluff.

Laboratoire public. Comédiens : Jean-François Boudreau et Stéphane Archambault. Mise en scène : François Hurtubise Collection Théâtre Bluff

Retour dans le temps

Le Rock du
grand méchant loup

Le Rock du grand méchant loup est une hilarante comédie qui porte sur le passage du secondaire au cégep, ou plus symboliquement, sur le passage de l’adolescence au monde adulte. Par le biais de l’humour, les personnages nous conduisent à réfléchir sur la vie à l’école et invitent les spectateurs à la poursuite de leurs propres idéaux.

La pièce Le Rock du grand méchant loup est le spectacle fondateur du Théâtre Bluff. Il a été joué durant plusieurs années dans de nombreuses écoles du Québec

Texte : Pierre-Yves Bernard
Mise en scène : Pierre-Yves Bernard
Avec : Chantal Dumoulin, France Parent, Sylvie Lessard, Sarto Gendron, François Hurtubise et Benoît Éthier
Scénographie : Guy Declos et Anne Plamondon
Chorégraphie : Caroline Lavoie
Bande Sonore : Carol Lechasseur

Programme du Rock du grand méchant loup

affiches-tournee

La troupe TEB Théâtre, ancêtre du Théâtre Bluff, aura connu une vie éphémère mais prolifique.
Parmi ses succès, on compte les pièces Finis les folies et Le Rock du grand méchant loup.
Au moment de la conception de ce programme, le Théâtre Bluff n’existe pas encore officiellement. Il sera créé la même année, le 22 novembre 1990.

Programme du Rock du grand méchant loup

affiches-tournee

La pièce était présentée à l’intérieur des écoles et la troupe transportait avec elle ses systèmes d’éclairage et de son. Il existait 2 versions du spectacle. La plus courte pouvait être jouée sur l’heure de dîner des étudiants! Aujourd’hui, ce sont les élèves qui se déplacent dans les lieux de diffusion. Ils peuvent ainsi assister à des pièces de théâtre dans des conditions optimales.

Les Mercenaires

Sophie, 16 ans, a une ambition, profiter de chaque moment qui passe avant que ne se réalisent les catastrophes que prédisent quotidiennement les bulletins de nouvelles à la télé : détérioration de l’environnement, récession économique, sida, etc. Hantée par cette vision apocalyptique que transmet la télé, elle entreprend de vivre sa vie au maximum avant que la planète ne saute.
Sophie quitte donc l’école et sera confrontée à ses peurs et ses idéaux. Son désir de vivre l’emportera toutefois et la convaincra qu’elle peut agir sur ce monde qui n’a finalement rien d’apocalyptique.

Sur la photo: Sarto Gendron et France Parent.

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Texte : Pierre-Yves Bernard
Mise en scène : Luce Pelletier
Avec : Isabelle Drainville, Sarto Gendron, Martin Héroux, France Parent, Luc Pilon, Christine Séguin et Chantal Valade
Scénographie : Catherine Granche
Bande sonore : Diane Leboeuf
Éclairages et régie : Sylvain Bédard
Chorégraphies : Shantal Nicole
Conseillères dramaturgiques :
Chantale Cadieux et Sylvie Provost

En hommage aux chacals

Dans la cité, la nuit venue, ils hantent les rues désertes à la recherche de victimes potentielles, prêts à tout pour accroître leur puissance. Ils sont regroupés en trois gangs, les Businessmen, les Avocats et les Politiciens. Leurs proies : les exclus, ceux qui, d’après eux, refusent de contribuer au système et à leur propre enrichissement.


Sur la photo : France Galarneau, Jocelyn Blanchard, Guillerma Kerwin et François Hurtubise.
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Texte : Pierre-Yves Bernard
Mise en scène : Mario Boivin
Avec : Stéphane Archambault, Jocelyn Blanchard, France Galarneau, François Hurtubise, Guillerma Kerwin et Joël Marin
Assistance à la mise en scène : Sarto Gendron
Scénographie : Pierre-André Vézina
Costumes : Mireille Vachon
Bande sonore : Mario Boivin
Éclairages : Sylvain Bédard
Assistance à la production : Martin Collins
Décors : Pierre-André Vézina


Sur la photo: France Galarneau et Joël Marin.

Comédiens: France Galarneau, François Hurtubise, Joël Marin et Stéphane Archambault
Collection Théâtre Bluff

Comédiens: France Galarneau et Joël Marin
Collection Théâtre Bluff

Comédien : Joël Marin
Collection Théâtre Bluff

Rencontres Théâtre ADOS

Signe d’un renouveau du théâtre jeunesse au Québec, la Rencontre
Théâtre Ados
, fondée en 1996 par Pierre-Yves Bernard, Sarto Gendron,
François Hurtubise et Sylvie Lessard, propose à chaque année des
oeuvres de création devant un public adolescent.

La première édition présente En hommage aux chacals du Théâtre Bluff,
trois productions étudiantes ainsi que des ateliers de création.
1 600 spectateurs y assistent.

Depuis sa création, la Rencontre Théâtre Ados a accueilli
plus de 200 000 spectateurs et n’a cessé de croître pour devenir
l’un des plus grands festivals de théâtre de création pour adolescents
au Canada.

Le texte dramatique

Élisabeth Bourget nous parle de son métier.

Elle est conseillère dramaturgique au Centre d’essai des auteurs dramatiques, doctorante en études et pratiques des arts à l’UQAM et elle effectue une recherche sur la formation en écriture et l’accompagnement dramaturgique.

Sébastien David nous parle du métier de dramaturge.

Voici des extraits tirés des pièces Les Mercenaires (1993) et Antioche (2017).
Amusez-vous à les comparer, en vous posant les questions suivantes :

Où et quand se situe l’action?
Quel est le conflit?
Quels sont les thèmes abordés?
Qui sont les personnages principaux? Quels liens entretiennent-ils?

Résumé de la pièce Les Mercenaires

Sophie, 16 ans, a une ambition, profiter de chaque moment qui passe avant que ne se réalisent les catastrophes que prédisent quotidiennement les bulletins de nouvelles à la télé : détérioration de l’environnement, récession économique, sida, etc. Hantée par cette vision apocalyptique que transmet la télé, elle entreprend de vivre sa vie au maximum avant que la planète ne saute.

EXTRAIT TIRÉ DE LA PIÈCE

Théâtre pour adolescents

Les Mercenaires

Texte de Pierre-Yves Bernard
Janvier 1995

Scène 2

(Une classe. On entend le tic-tac d'une horloge. Des chaises sont disposées çà et là.
Trois étudiants sont assis, dont Sophie et Hugo. Un professeur circule entre les rangées,
dictant des questions d'examen. Hugo et l'étudiant s’appliquent à retranscrire les questions;
Sophie elle, s'amuse à plier sa feuille de façon à former une fleur de papier.)


PROFESSEUR
Qu'est-ce qu'a découvert Jacques Cartier en 1534 ?

HUGO (À voix basse)
Sophie !
(Un temps. Elle ne répond pas.)
Sophie ! L'examen !

PROFESSEUR Qu'est-ce qu'a découvert ...

SOPHIE Pas pour moi, merci.

PROFESSEUR ... qu'a découvert ...

HUGO Va te couler !

PROFESSEUR ... Jacques Cartier …

(Sophie hausse les épaules.)

HUGO Sophie !

PROFESSEUR ... en 1534 ?

(Sophie se met à chantonner. Hugo, craignant que son amie ne soit trop bruyante,
regard, inquiet, en direction du professeur. Sophie remarque l'angoisse soudaine d'Hugo;
elle sourit puis claque des doigts. Dès ce moment, le professeur fige.
Hugo et Sophie vont siffler librement dans la classe comme s'ils étaient seuls.)


SOPHIE
Je vais rester chez mon frère le temps de me trouver une job;
je peux te donner le numéro de téléphone.

HUGO
Sophie, tu t 'en vas pas pour vrai ?

SOPHIE Oui, Madame !

HUGO Tu peux pas faire ça.

SOPHIE Regarde-moi ben aller!

HUGO Tu vas le regretter.

SOPHIE On verra ben.

HUGO
Sophie ... j'ai … j'ai pas envie que tu partes.

SOPHIE
(Ne l'écoutant pas, concentrée)
Excuse ...
(Sur un ton machinal)
Je suis née en 1973, 73 moins l'âge qu'avait ma mère, 28 ans, 73 moins 28, ça donne 45,
on sépare 45, ça fait 4 et 5, 4 plus 5, 9, 9 moins j'ai un frère, ça fait 9 moins 1, 8, il a 22 ans,
on sépare 22, 2 et 2, donc plus 2, 4, 8 moins 4, moins n'importe quel chiffre pris au hasard,
mettons 1, 4 moins 1 ... 3 !
(Revenant à Hugo)
C'est le premier chiffre du numéro de téléphone de mon frère;
c'est mon truc pour m'en rappeler !
(Elle rit)
Qu'est-ce que tu disais ?

HUGO
Je disais que ... on n'a pas envie que tu partes. ·

SOPHIE Je suis décidée.

HUGO Je peux te convaincre.

SOPHIE Essaye.

HUGO
Ben, c'est ça ... on veut pas te perdre pis moi non plus ... on ... on tient à toi...

SOPHIE (L'interrompant)
Premièrement, je trouve qu'on n'apprend pas les bonnes affaires.

HUGO Qu'est-ce que tu veux dire, les bonnes affaires ?

(Sophie claque à nouveau des doigts. Le professeur reprend vie.)

PROFESSEUR Qu'est-ce qu'a découvert Jacques Cartier en 1534 ?

SOPHIE
(Levant la main pour répondre
)
Sa femme est avec un autre homme !

PROFESSEUR Exact !

(Sophie éclate de rire et claque à nouveau des doigts : le prof. fige)

SOPHIE
Ça, c’est intéressant. Ça manque de potins à l’école.

HUGO Sérieusement, Sophie ...

SOPHIE
Sérieusement? Je veux être en amour, je veux avoir de l'argent, je veux rencontrer
du monde le fun, je veux m'amuser, mais surtout, je veux pas attendre ...
Ma mère a attendu toute sa vie après les promesses que mon père lui a faites ...
elle attend encore. De toute façon, on n’a pas d'avenir, qu’est-ce que ça donne attendre ?

HUGO Bon, où t'as pris ça encore ?

SOPHIE Y l'ont dit à la télé.

(Elle claque des doigts. On entend un projectile voler.
L'étudiant derrière Sophie et Hugo pousse un cri : il est debout,
une flèche plantée en plein coeur. Comme dans les bons westerns,
il étire son agonie, tombant d'abord sur les genoux puis s'effondrant sur sa chaise.)


SOPHIE
(Riant à nouveau)

Tu vois, on n'a pas d'avenir !

HUGO Tu me décourages ...

SOPHIE
(Lui fait signe de l'écouter solennellement)
Mortellement atteint par une flèche empoisonnée, un oiseau déploie sa triste destine :
« Odieux humains, vous tirez dans nos ailes et régalez ainsi nos âmes cruelles. »

(Un temps)


HUGO Oui, pis?

SOPHIE
L'oiseau, quittant ses bourreaux, monta vers les cieux et laissa les dieux,
pour enfin s'occuper d'eux.
(Abandonnant son ton solennel)
Deux ! Le numéro de mon frère, c'est 3-2! ...

(Elle éclate de rire. Hugo regarde son amie, attendri)


HUGO
J'aime ça quand tu ris ...
(Un temps)
Si je me retenais pas, y’a quelque chose que je t'avouerais ...
(Autre temps. Sophie ne réagit pas. Hugo est mal à l’aise.)
Ben ... t’es supposé de dire : “Retiens-toi pas pas, dis-le!”

SOPHIE
(Peu convaincue)

Ben ... dis-le ...

(Un temps)

HUGO
En tous cas, compte pas sur moi pour te suivre.

SOPHIE
Je te demande pas de me suivre non plus.

HUGO
(Montant le ton)
Savais-tu qu'y a plus de 80 % des décrocheurs qui gagnent moins de $10000 par année?
Et, là-dessus, y en a 68% qui regrettent d'avoir lâché dont 42% de ce 68%-là qui tentent
un retour aux études... Et que 32% des 58% qui retournent aux études regrettent à 44%
de jour et 33% de soir ... Et 26% voudraient à 90% recommencer 3 fois sur 4 de jour à 55%
ou de soir pour 44% de 88 d’entre eux. Donc, et/ou pour conclure à 67 %, ils peuvent !

(Emporté par cette démonstration, Hugo se retrouve debout sur sa chaise, dominant Sophie. Silence. Sophie regarde Hugo puis claque des doigts. Le professeur et l'étudiant reprennent vie.)

PROFESSEUR
(Dictant toujours la même question)

... découvert Jacques-Cartier ? ...

(Il remarque alors Hugo debout sur sa chaise)

HUGO
(Gêné de se retrouver dans cette position)
Je … je me mettais à sa place …à Jacques … pour trouver ce qu’il pouvait ben voir
… en haut du mât … de son bateau … en 1534!

(Il se rassoit. Musique. Le professeur continue de circuler dans les rangées.
L'étudiant répond à l'examen. Sophie offre à Hugo sa fleur de papier.
Hugo regarde son amie qui affiche un air contrit. Elle le salue discrètement
de la main puis quitte la classe. On retrouve Sophie, à 20 ans, assise dans
son fauteuil à une extrémité de la scène.)


SOPHIE. 20 ans
Voilà, ça y était je venais de lâcher ! J'étais devenue une statistique de plus dans une brochure du Gouvernement du Canada ! Ce matin-là, j'ai vidé ma case, je suis sortie, j'ai pris l'autobus et je me suis retrouvée au centre-ville complètement étourdie par le bruit, par le monde. Je me sentais drôle, comme si j'avais pas d'affaire là, comme si j'étais pas à ma place.
(En riant)
Je me sentais comme un prêtre dans un vidéo de Madonna ! Mais en même temps, je me sentais toute excitée ... comme un prêtre dans un vidéo de Madonna ! C'était un mercredi, y était midi et demi ; au lieu de me préparer pour mon cours de bio., j'étais au coin de Ste-Catherine et Crescent ... dans la vraie vie.

(Commence la sequence dansée représentant la frénésie de la ville où Sophie 16 ans, est littéralement aspirée par le rythme du chaos urbain.)

Résumé de la pièce Antioche

Jade fait des listes et des rencontres sur internet pour essayer de trouver un sens à sa révolte. Antigone, sa meilleure amie morte dans une pièce écrite il y a 2500 ans, essaie désespérément de faire jouer sa tragédie à la troupe de théâtre de l’école. Inès, la mère de Jade, erre comme un fantôme dans leur maison de banlieue. Antioche, c’est l’histoire de trois filles emmurées vivantes qui décident de fuir vers l’avant. Et surtout, d’une rencontre improbable dans la ville d’Antioche, en Turquie, là où tout pourrait encore changer.

Antioche, Sarah Laurendeau. Photo: Marie-Andrée Lemire. Collection Théâtre Bluff

EXTRAIT TIRÉ DE LA PIÈCE

Antioche

Tragédie en deux actes

De Sarah Berthiaume


10.
Antigone entre en coup de vent, furieuse.

ANTIGONE Je le savais.

JADE Qu’est-ce qu’il y a?

ANTIGONE L’ostie de troupe de théâtre...

JADE Ils t’ont pas pris?!

ANTIGONE Moi, oui. Mais pas ma tragédie.

JADE Ah. C’est poche.

ANTIGONE
Ils disent que c’est trop heavy, que ça va nous donner des idées suicidaires. Crisse qu’ils sont hypocrites. Comme si le monde avait besoin d’une pièce de théâtre pour penser à se tuer...

JADE Faque qu’est-ce que vous allez monter à la place?

Antigone marque un temps, atterrée.

ANTIGONE Grease.

JADE Ah. Ouin. C’est... autre chose.

ANTIGONE
Mes deux frères se sont entretués, le cadavre de l’ainé s’est fait bouffer par des chiens, mon oncle m’a emmurée vivante, pis ils veulent que je joue dans Grease. Honnêtement. Tu me vois-tu avec un coat des Pink Ladies?

JADE, se voulant optimiste
Ça sera peut-être pas si pire.

ANTIGONE
Trouve-moi une seule personne qui a vécu une catharsis en regardant Grease. Une seule.

JADE Je sais même pas c’est quoi, une catharsis.

ANTIGONE
C’est une purification des passions du spectateur. Tu vas au théâtre pis sur scène, tu vois des affaires qui sont réprimées par la morale ou la loi. Pis juste de les voir, ça te défoule. C’est comme... une purge. Ou un abcès qui pète. Ou /

JADE
Pis c’est pas possible de vivre ça devant Grease?

ANTIGONE
Non! C’est pas possible! Parce qu’une catharsis, ça passe par une libération de la parole. Pis dans Grease, il y a pas de libération. Il y a pas de parole. Il y a rien. (Soupir.) Aaaah... C’est tellement déprimant. Je peux pas croire qu’on va monter cette vieille affaire-là...

JADE Ben là. Tu peux ben parler avec ta tragédie de 2500 ans.

ANTIGONE
C’est pas pareil. Ma tragédie pose des questions fondamentales, elle vieillit super bien. Pis en plus, y’a plein d’adaptations contemporaines. Checke.

Antigone sort de sa poche un exemplaire de l’Antigone de Anouilh. Elle l’ouvre à une page marquée d’un signet et le tend à Jade.

ANTIGONE
Jean Anouilh. Auteur français. Sa version date de 1944. C’est malade.

JADE Ben là, je vais pas lire ça là...

ANTIGONE
Donne-moi la réplique. Envoye. Tu vas voir, tu vas capoter.

Un temps.

JADE, soupirant, à contrecœur
Je fais qui?

ANTIGONE Mon oncle.

JADE, lisant
Créon?

ANTIGONE
C’est ça. Il vient de me pogner en train d’enterrer mon frère. C’est super intense.

JADE, lisant
Un pauvre mot /

ANTIGONE
Attends, c’est moi qui commence.

Antigone se met à jouer. Elle est extrêmement juste.

ANTIGONE
« Le bonheur...
Antigone fait signe à Jade d’enchainer.

JADE, lisant
Un pauvre mot, hen?

ANTIGONE, jouant
Quel sera-t-il, mon bonheur? Quelle femme heureuse deviendra-t-elle, la petite Antigone? Quelles pauvretés faudra-t-il qu’elle fasse elle aussi, jour par jour, pour arracher avec ses dents son petit lambeau de bonheur? Dites, à qui devra-t- elle mentir, à qui sourire, à qui se vendre? Qui devra-t-elle laisser mourir en détournant le regard?

JADE, lisant
Tu es folle, tais-toi.

ANTIGONE, jouant
Non, je ne me tairai pas! Je veux savoir comment je m’y prendrai, moi aussi, pour être heureuse. Tout de suite, puisque c’est tout de suite qu’il faut choisir. Vous dites que c’est si beau, la vie. Je veux savoir comment je m’y prendrai pour vivre.

JADE, lisant
Tu aimes Hémon?

ANTIGONE, jouant
Oui, j’aime Hémon. J’aime un Hémon dur et jeune; un Hémon exigeant et fidèle, comme moi. Mais si votre vie, votre bonheur doivent passer sur lui avec leur usure, si Hémon ne doit plus pâlir quand je pâlis, s’il ne doit plus me croire morte quand je suis en retard de cinq minutes, s’il ne doit plus se sentir seul au monde et me détester quand je ris sans qu’il sache pourquoi, s’il doit devenir près de moi le monsieur Hémon, s’il doit appendre à dire «oui», lui aussi, alors je n’aime plus Hémon.
(...)

JADE, lisant
Te tairas-tu, enfin?
(...)

ANTIGONE, jouant
Vous me dégoûtez tous, avec votre bonheur! Avec votre vie qu’il faut aimer coûte que coûte. On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu’ils trouvent. Et cette petite chance pour tous les jours, si on n’est pas trop exigeant. Moi, je veux tout, tout de suite, et que ce soit entier ou alors je refuse! Je ne veux pas être modeste, moi, et me contenter d’un petit morceau si j’ai été bien sage. Je veux être sûre de tout aujourd’hui et que cela soit aussi beau que quand j’étais petite ou mourir. » 2

Antigone décroche.

ANTIGONE C’est beau, hen?

JADE, bouleversée
Oui... C’est vraiment beau.

ANTIGONE C’est ça qu’on devrait monter. Pas des ostie d’histoires insipides de jeunes des années 50 avec des courses de char pis des milkshakes, pis ...

Jade ne l’écoute plus. Elle quitte avec le livre.

ANTIGONE En tout cas, perds le pas, c’est à la bibli.


11.

La nuit. Jade et Inès sont chacune dans leur chambre. Antigone erre dans le bungalow.
Jade lit Antigone de Anouilh à la lumière de son portable. Inès est assise dans un coin de sa chambre éclairée, le regard fixé droit devant elle.


JADE, lisant à voix haute
« LE CORYPHÉE - Voilà. Ces personnages vont vous jouer l'histoire d’Antigone. Antigone, c’est la petite maigre qui est assise là-bas, et qui ne dit rien. Elle regarde droit devant elle. Elle pense. Elle pense qu’elle va être Antigone tout à l'heure, qu'elle va surgir soudain de la maigre jeune fille noiraude et renfermée que personne ne prenait au sérieux (...) et se dresser seule en face du monde (...). Elle pense qu’elle va mourir, quelle est jeune et qu’elle aussi, elle aurait bien aimé vivre. Mais il n'y a rien à faire. Elle s'appelle Antigone et il va falloir quelle joue son rôle jusqu'au bout... Et, depuis que ce rideau s'est levé, elle sent qu’elle s’éloigne à une vitesse vertigineuse de nous tous, qui sommes là bien tranquilles à la regarder, de nous qui n’avons pas à mourir ce soir. »3

Inès bouge la tête. Son regard balaie le public sans le voir.

INÈS Jade?

JADE Hum?

INÈS Toi, es-tu heureuse?

Un temps.

ANTIGONE Jade ne répond pas tout de suite Elle réfléchit à la question

JADE Des fois, oui.

ANTIGONE
Inès voudrait sonder le bonheur de sa fille Lui demander quand combien pourquoi comment Mais elle ne trouve pas les mots.
Alors le silence revient envelopper leur bungalow
Sur son ordinateur, Jade consulte le profil de H. Il est déconnecté.

12.

Antigone se fait les ongles. Jade la regarde, ennuyée.

JADE Je sais plus si ça me tente d’y aller.

ANTIGONE Comment ça?

JADE
Ça vient même pas d’ici, comme tradition. C’est importé des États-Unis. Pis ça sert juste à nous faire dépenser.

ANTIGONE Bon, encore ça...

JADE
C’est vrai! Les robes, le coiffeur, les bouquets de corsage, les limousines : toutes des gogosses qui coûtent la peau du cul pis qui servent à rien.

ANTIGONE
T’es pas obligée d’avoir tout ça. Moi, je garde ma toge pis je vais y aller en scooter.

JADE Quand même.

ANTIGONE
C’est pas les gogosses qui sont importantes, c’est le rituel.

JADE Le rituel...

ANTIGONE
Oui, le rituel! Pour souligner qu’on a fini quelque chose. C’est super important de marquer ces étapes-là dans la vie. Par des fêtes, des processions, des sacrifices, quelque chose.

JADE Des sacrifices?!

ANTIGONE
Bon, OK, vous faites plus ça, des sacrifices, mais tu comprends ce que je veux dire...

JADE Vous faisiez des sacrifices, dans le temps?

ANTIGONE Ben oui.

JADE Pourquoi?

ANTIGONE Ben. Pour les Dieux.

JADE Pis comment vous faisiez ça?

ANTIGONE
En gros, on allumait un feu sur un autel, on égorgeait une victime, on la dépeçait. Pis après, les prêtres examinaient ses entrailles, pis on la faisait cuire pour les Dieux.

JADE Quel genre de victime?

ANTIGONE Je sais pas moi... Des moutons, des taureaux, des esclaves...

JADE Des esclaves?!

ANTIGONE
Bon, je sais qu’on fait plus ça, là, arrête! C’est pas le sacrifice, l’important. C’est l’action de fêter.

JADE Mais qu’est-ce qu’on a à fêter?

ANTIGONE La fin d’une étape. Le début d’une autre.

JADE
Le début de quoi? Hen? Veux-tu ben me dire? Moi, j’ai l’impression que c’est le début de rien. J’ai l’impression que ce qui nous attend, c’est juste de rentrer dans le système pis de devenir obsédés par la bouffe, la job, l’argent. Ça me donne pas trop le goût de fêter.

ANTIGONE Tu pourrais en profiter pour inviter le gars, là...

JADE Quel gars?

ANTIGONE Le gars d’internet.

JADE Me niaises-tu?

ANTIGONE Quoi?

JADE
Il va pas venir de l’autre bout du monde pour m’accompagner à mon bal des finissants!

ANTIGONE
OK. Capote pas.

JADE
Pis en plus, il pense pareil comme moi. C’est sûr qu’il méprise ça, les bals.

ANTIGONE C’était juste une suggestion.

Un temps.

ANTIGONE Faque tu viendras pas?

Jade hausse les épaules, démotivée.

ANTIGONE
Ils m’ont demandé de faire le discours d’adieu des finissants. J’t’avais-tu dit?

JADE Non.

ANTIGONE
Je pense que c’est parce que j’ai lâché la troupe de théâtre. Ils veulent me motiver, ou je sais pas trop...

JADE
Pis je gage que tu vas en profiter pour les faire chier en faisant un boutte de ta tragédie?

ANTIGONE
Non, ils m’ont avertie de pas faire ça.

JADE Faque?

Antigone sourit.

ANTIGONE J’ai une autre idée.



2 Anouilh, J. Antigone, Paris : La Table Ronde, 1946.
3 Anouilh, J. Antigone, Paris : La Table Ronde, 1946.




Sur la pièce…


La pièce Les Mercenaires parle de thèmes liés à des problématiques de l’époque
(années 90). Elle met en scène la génération x, qui peine à se trouver des emplois
stables et bien rémunérés, dans un contexte social déprimant. L’auteur Pierre-Yves Bernard parvient à traiter avec humour et légèreté de réalités difficiles.


Sur la photo: Luc Pilon et Christine Séguin.


Sur la pièce…

Dans la pièce Antioche, Sarah Berthiaume présente des femmes révoltées et éprises de liberté, qui cherchent à donner un sens à leur existence. La langue est vive, rythmée et pleine d’humour.
L’auteure aborde elle aussi des thèmes d’actualité, comme le phénomène de la radicalisation, les tensions entre l’Occident et l’Orient et le vide de valeurs des sociétés de consommation.


En conclusion

Ces œuvres, écrites à 23 ans d’intervalle, ont plus de points en commun qu’il n’y paraît. Comme vous l’avez sans doute constaté, elles abordent des enjeux de société. Elles sont définitivement ancrées dans leur époque. Aussi, les deux auteurs n’hésitent pas à utiliser l’humour pour faire passer leurs propos, parfois graves. Dans les deux cas, les dramaturges ont choisi pour héroïnes des jeunes femmes, qui se placent en marge de la société, par refus des conventions et par désir d’émancipation. Enfin, malgré la grandeur des conflits et des tiraillements entre les personnages, les deux pièces présentent des situations issues du quotidien. Dans celle de Sarah Berthiaume cependant, la mise en place de départ bascule soudain dans le réalisme magique, faisant accéder au spectateur à une dimension tragique et onirique!

Cet exemple démontre que, depuis ses débuts, le Théâtre Bluff est resté fidèle à sa mission première. Celle de mettre de l’avant des prises de parole engagées, en évitant de donner des réponses simples à des questionnements complexes, afin d’amener le public à questionner le monde qui l’entoure.

Voyez-vous d’autres similitudes ou différences entre ces deux textes?

question

Quelle est la définition du mot CINTRE ?

Partie d’un théâtre située au-dessus de la scène, où l’on remonte les décors. - Petit Larousse 2009

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question

Quelle est la définition du mot DIDASCALIE ?

Ensemble des instructions de jeu et de mise en scène données par l’auteur dans une pièce de théâtre. - Petit Larousse 2009

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question

Quelle est la définition du mot ACTE ?

Chacune des principales divisions d’une pièce de théâtre ou d’un opéra. - Petit Larousse 2009

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question

Quelle est la définition du mot APARTÉ ?

Ce qu’un acteur dit à part soi, et qui, selon les conventions théâtrales, n’est entendu que des spectateurs. - Petit Larousse 2009

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question

Quelle est la définition du mot CABOTIN ?

Répartition des rôles entre les interprètes d’un spectacle, d’un film, ensemble de ces interprètes. - Petit Larousse 2009

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question

Quelle est la définition du mot FIGURANT ?

Acteur qui a un rôle peu important, généralement muet, dans un spectacle. - Petit Larousse 2009

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Quelle est la définition du mot CÔTÉ JARDIN ?

Partie de la scène d’un théâtre située à la gauche des spectateurs, par opposition au côté cour situé à la droite des spectateurs. - Petit Larousse 2009

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question

Que signifie MOT DE CAMBRONNE ?

Avant une pièce de théâtre, les acteurs se souhaitent « bonne chance » en se disant merde !

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question

Que signifie le mot ITALIENNE ?

Afin de bien se remémorer le texte, les acteurs le récitent rapidement, sans costume, ni mouvement.

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question

Quelle est la définition du mot DISTRIBUTION ?

Répartition des rôles entre les interprètes d’un spectacle, d’un film, ensemble de ces interprètes. - Petit Larousse 2009

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question

Quelle est la pièce fondatrice du Théâtre Bluff ?

La pièce Le Rock du grand méchant loup est le spectacle fondateur du Théâtre Bluff.

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question

Quelles sont les étapes importantes à considérer lors de l’écriture d’une pièce de théâtre ?

Les personnages, la construction du récit et les thématiques abordées.

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